Même dans les années où le succès d’un artiste en Russie était assuré au plus haut point par son acceptation de l’idéologie officielle, Rossine n’y mettait pas trop de hâte. Il ne cherchait pas à tout prix à ressembler aux autres. Il ne voulait qu’être lui-même. Il ne cherchait pas à se parer d’une couronne d’épines, il n’aspirait qu’à la liberté.
A partir de 1990 Rossine s’installe en France. Pourtant son art reste attaché à sa terre natale et à sa mémoire. Une existence retirée. loin des contacts quotidiens avec le train-train familier de la vie courante, l’aide à concentrer ses souvenirs jusqu’à ce qu’ils deviennent une substance explosible.
En Russie – pays plongé dans les brumes d’une liberté encore insolite -comme en France – blasée depuis longtemps par la liberté de l’expression artistique – Rossine a la réputation d’un artiste sérieux et austère. Dans son propre pays, l’art de Rossine a été reçu avec une bienveillance plus que manifeste (la dernière exposition de l’artiste à Saint-Pétersbourg a eu lieu à l’automne 1998). La qualité artistique de ses tableaux a passé l’épreuve du temps. La richesse profonde de son art a aussi passé cette épreuve. Car le tragique et l’humain – quand ils ne sont pas exprimés par la narration importune, mais par la facture de la peinture elle-même, par le coloris et le système plastique – demeurent les valeurs essentielles même dans l’art le plus contemporain. Les problèmes éternels et le drame humain sont toujours présents dans l’œuvre des artistes qui ont marqué l’art du XX° s-Picasso, Bacon, Chagall, Kiefer.
Rossine, en tant qu’artiste et philosophe, est capable de trouver dans un sujet banal, voire comique, des traits significatifs, de lui donner de l’envergure. Il sait pourtant garder le côté quotidien du sujet, garder ce qu’il y a de triste, ou tout simplement d’amusant.
La portée et la signification de ses œuvres atteignent un tel degré qu’il essaye parfois de camoufler le « caractère élevé » de sa peinture. Ce sont les titres de ses tableaux qui l’y aident; des titres qui sont sciemment grotesques et qui font parfois penser au théâtre de guignols sinistres. Cela contribue à maintenir un éternel dialogue astucieux entre l’artiste plein de sagacité et le spectateur. Le maître nous propose un choix. On peut se satisfaire d’un sujet divertissant (en effet, en lisant un roman classique le lecteur est aussi libre de se contenter du récit amusant, de l’anecdote), ou on peut, en passant « à travers » le sujet, voir et sentir les profondeurs secrètes de la « substance picturale » et de la philosophie de l’artiste.
« Tout ce qui n’a pas de tradition, devient du plagiat », – remarqua avec beaucoup de perspicacité un philosophe moderne. Le coup de pinceau rageur et passionné de Vincent Van Gogh, la vie palpitante de la matière morte et l’animation des objets, omniprésents dans son œuvre, ont profondément marqué Rossine. Mais on devine dans « les racines » de l’artiste la présence de quelque chose d’autre. C’est la passion et la compassion, la poésie solennelle et féroce d’une vie dure où se mêlent les notes d’un cauchemar boschien et de la gaîté perçante et triste de Cholem- Aleichem, cette atmosphère où se sont formés Soutine et Chagall. Il est rare que le titre d’un tableau soit chargé de sens. Pourtant le dialogue entre la parole et l’image est très important pour Rossine. Il est reconnu que dans les œuvres de Rossine, les titres entrent souvent dans une confrontation avec l’événement représenté. L’artiste va même plus loin: un sujet plein de douleur et de souffrance peut porter un titre serein. « Sache où est la clarté – tu sauras où est l’ombre », écrivait Alexandre Blok. La peinture de Rossine prend forme, se réalise dans cet espace entre le tragique et l’espoir.
Rossine possède une qualité étonnante, celle de créer de belles et puissantes peintures en partant du thème du Mal,
tout en gardant un mépris cruel envers ceux qui portent le Mal en eux-mêmes.
Quoi de plus redoutable et désolant que le triptyque L’exécution du métropolite Véniamine (1980) où l’exactitude
lugubre de l’histoire s’allie au cauchemar biblique et au grotesque brutal! Cette tendance a ses sources: dans la grande tradition européenne le drame historique côtoie parfois un grotesque cruel, il suffit de mentionner Bruegel et Goya. L’harmonie de l’effrayant, du comique et du beau, ce qui est tellement proche de la vie elle-même, c’est une sensation qui naît lentement de la contemplation des peintures de Rossine. La place Gagarine (1986), ses immeubles penchés, son portrait comique et inévitable de Lénine, son pavé inégal, est morne en réalité. L’artiste y voit la médiocrité et la pauvreté, mais en même temps, cette beauté accessible au regard habitué à distinguer, dans un
paysage banal, des rythmes secrets et des mariages nobles de couleurs.
Citons encore une fois Alexandre Blok:
« Du fortuit efface les traits – Et tu verras: l’univers est splendide ». Mais l’artiste n’efface rien. il voit à travers ces
difformités « fortuites », en liant le beau et le laid d’une façon insolite et troublante. Une femme malade en bonne santé (1977) est loin d’être un paradoxe. L’expression banale « faire
bonne mine à mauvais jeu » n’a rien à voir avec Rossine. C’est que la joie et la souffrance peuvent être exprimées dans l’art avec la même force positive. Les réminiscences des personnages peints par les grands maîtres hollandais (dans les parties latérales du triptyque) rendent force et paix de l’âme à l’être humain souffrant. Derrière l’anecdote, que l’on aperçoit au premier coup d’œil dans les peintures de Rossine, il y a une sorcellerie picturale qui fait dissoudre même la laideur et la souffrance.
L’artiste sait rendre une dignité esthétique à cette laideur et cela s’inscrit aussi dans le cadre de la tradition artistique contemporaine, il suffit de citer Fellini ou Greenaway. Stigmates de la croyance (1996) est un tableau capable de surprendre le spectateur qui n’est pas prêt à percevoir la souffrance représentée sous un aspect sciemment prosaïque. Il est difficile parfois (mais a-t-on vraiment besoin?) de comprendre si l’artiste cherche le sublime dans ce qui est bas ou vice-versa. En fait, il ne cherche pas, il y voit clair. Il ne s’agit pas tant de contradiction entre le sublime et le bas, que de leur unité organique. L’artiste attend, sans doute un spectateur doué d’un regard pénétrant qui n’a pas une attitude passive. Il faut que ce dernier possède un certain don de contemplation qui soit en unisson avec le talent de l’artiste pour que, grâce aux mariages précieux de couleurs, à l’optimisme secret des rythmes, à la puissance de la touche de pinceau, il puisse sentir, dans cette vallée de misère et de larmes, la joie éternelle de vivre. Guidé par la célèbre expression de Stendhal « to the happy few », Rossine crée, entre le sujet du tableau et son contenu artistique et philosophique, un certain champ de tension ou le spectateur trouve sa place.
Je voudrais ajouter que l’artiste attend que le spectateur montre du courage.
La culture russe a ses hautes traditions particulières en ce qui concerne la conception et la représentation de la mort. II est vrai que c’était une prérogative de la littérature (qui avait
toujours une place dominante dans la hiérarchie des valeurs culturelles et éthiques), il suffit de se rappeler La
mort d’Ivan Iliytch par Léon Tolstoi.
La tête du mourant (1991) est une des oeuvres les plus étonnantes de l’artiste.
La monstruosité obiective de la mort et le visage défiguré par l’approche de la fin, sont vus par l’artiste avec un détachement presque parfait. Il ne reste pas de place pour une peur banale, le processus macabre de l’agonie de la
matière se transformant en Exode. La complexité du monde est concentrée sous le pinceau habile de Rossine dans une image qui est d’une intégrité rare, une image qui conquiert immédiatement le regard et la pensée.
Les lointains radieux, le tableau qui donne le nom à l’exposition, condense dans une explosion lumineuse les
fantômes du subconscient et le monde matériel qui est ouvert à l’espoir et à la joie.
L’univers de Rossine, dur à percevoir, attend un spectateur enclin à la contemplation. Pourtant cet un1vers n’est pas plus dur que la vie elle-même.
Et il peut aider les gens à regarder cette vie avec plus de clairvoyance et de sagacité, à y sentir la « clarté » tellement
chère aux Français, ainsi que la joie profonde de l’existence complexe qui est tellement importante pour la culture russe.
Professeur Mikhail Guerman
Docteur ès lettres – Membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA)
Membre de l’Académie des Sciences Humaines
Musée Russe, Saint-Pétersbourg
Traduit par Ludmila Gaav