Après le réalisme des Conditions humaines de l’édition 2012, les Estivales Photographiques du Trégor 2013 se laissent aller à l’imaginaire en regroupant sous la bannière de William Shakespeare sept photographes dont les oeuvres ouvrent les portes du rêve et de l’onirique.
Corinne Vionnet, de son atelier suisse, revisite la planète d’un clic-internet. Elle parcourt les grands sites touristiques d’un monde « googuelisé » mais en offre, dans la multiplication des images, une vision plus impressionniste qu’informatique!
Le numérique est aussi présent chez Thibault Brunet qui détourne l’image informatique de lieux incertains, visités par son avatar-photographe au fil des décors d’un jeu vidéo, et qui nous offre ici de surprenantes visions paysagères hésitant curieusement entre aquarelle pixélisée et estampe japonaise.
Les petits tirages de Masao Yamamoto ont depuis longtemps quitté leur Japon natal pour s’afficher très librement sur les murs de galeries à New York ou Paris : minuscules empreintes de poésie ici un nu, là quelques branches émergeant de la neige, ailleurs encore un oiseau flirtant avec le soleil — patinées par l’artiste au fond d’un bain de virage, elles semblent intemporelles et nous offrent, dit-il, ce souvenir ténu reliant l’image au monde .
Dominique Mérigard, dans ses « Prémisses » tente de retrouver par la magie du polaroid la petite musique douce-amère qui vient du plus profond de l’enfance, ces notes photographiques nous dit l’auteur « qui oscillent entre mémoire vivante et souvenirs enfouis ». À travers les jeux de sa fille, n’est-il pas en quête de lui-même et de sa jeunesse ?
Laurent Millet nous parle aussi de jeux, lui qui construit ces machines improbables de carton coloré, de bric et de broc sur fond de mer alanguie dans la longueur des poses.
C’est ce même temps accordé au paysage qui façonne le littoral de Nicolas Genette et lisse le réel d’un univers idéalisé par l’auteur.
Gilles Roudière enfin, reprenant le titre du poème d’Ismail Kadaré —A quoi rêvent ces montagnes ? imagine plus qu’il ne décrit, au hasard de ses errances sur les routes albanaises, un pays nimbé de grain et de poussière.
Masao Yamamoto:
La particularité du travail de Masao Yamamoto tient à une forme, indissociable évidemment de son regard. « Pour moi, les photographies sont avant tout des objets que l’on doit pouvoir toucher et manipuler. J’aime l’idée que mes images donnent la sensation de photos anonymes trouvées aux puces, qu’elles aient ce charme et ce mystère… et que chacun se les approprie, les découvre et invente sa propre histoire».
Dans les années 80, Masao Yamamoto a débuté une série intitulée « Box of Ku » (« Une boite de vide »), prolongée sous le titre Nakazora et achevée vers 2008. Les 1500 photographies qui composent ce cycle, non titrées et non datées (simplement numérotées de 1 à 1500), sont tirées par l’artiste sur des papiers divers, toujours en petit format.
Ces images semblent sans âge, pareilles à des photographies anonymes trouvées dans une brocante ou un grenier : images cornées, abîmées par le temps et les manipulations, fragments dispersés d’une mémoire, qui suscitent des résonances en chacun de nous.
Yamamoto les expose souvent directement au mur, sans encadrement, en ensembles formant des constellations d’images. Parfois, c’est une boîte posée sur une table que le spectateur explore.
Ayant clos cette longue série, Masao Yamamoto s’est engagé dans une nouvelle voie, concentrée sur un thème : Kowa la rivière, le flot, comme métaphore du courant immuable et sans cesse renouvelé de l’existence. Cette concentration du regard s’accompagne aussi d’un certain renouvellement de la forme : les tirages sont d’un format plus grand, ils sont plus soignés et ne ressemblent plus à des images trouvées. Yamamoto souhaite que le spectateur s’arrête et médite sur chaque photographie.
L’exposition de l’Imagerie est à la charnière de ce passage et propose à la fois des images de Nakozora et un ensemble de photographies récentes de la série « Kawa ».
(Didier Brousse)
Laurent Millet:
« La Méthode »
Sous la bannière cartésienne de La Méthode, Laurent Millet déploie les figures d’une géométrie étrange. Les démonstrations n’y ont d’autre propos que de nous jeter dans le trouble, de nous offrir le luxe de douter photographiquement de nos sens Dans son oeuvre tout est affaire de composition, d’agencements, de complexités. Les séries et les thèmes y connaissent de subtiles variations, potentiellement infinies. Il est, en photographie, le disciple de ces inventeurs de machinations métaphoriques mis en scène par Raymond Roussel, qui désignent les objets par leur inutilité fondamentale et leur seule valeur de présence.
« Rien ne va de soi, rien n’est donné, tout est. construit », disait Gaston Bachelard. L’imaginaire de Laurent Millet nourrit son univers, joue du fossé entre l’objet mental, le réel et sa représentation. S il est avant tout question de choses, objets impossibles, machines dont le seul but est de montrer des agrégats de pièces et de rouages, il n’en demeure pas moins qu’ils sont le plus souvent installés en pleine nature, le paysage apparaît en toile de fond, garant de leur matérialité.
«La Méthode » montre de petites constructions, issues des récoltes d’un braconnage ludique : objets sans qualités, morceaux de carton ornés de couleurs pétaradantes, fils de fer rouillés ; les surfaces s’agrémentent parfois d’écritures, de plans, de diagrammes hermétiques censés renseigner sur leur conception. L’horizon d’une mer étale et huileuse indique la ligne de fuite et déjoue une notion de la perspective trop bien ancrée dans nos stéréotypes plastiques. Il s’agit d’introduire du jeu, dans les deux sens du mot, et d’enclencher ainsi les mécanismes d’un subtil et onirique égarement […]
(Anne Biroleau)
Conservateur général au département des Estampes et de la photographie, BNF
Extrait du texte L’hypothèse du Malin Génie
Photographe et plasticien, Laurent Millet compose les chapitres d’une encyclopédie imaginaire, peuplée d’objets qu’il construit puis photographie dans des décors naturels ou dans son atelier. Ses assemblages sont des hybrides d’objets traditionnels, scientifiques, architecturaux, aussi bien que d’oeuvres d’artistes dont il affectionne le travail. Chacune de ces constructions est l’occasion de questionner le statut de l’image : son histoire, sa place, les phénomènes physiques qui s’y rattachent et ses modes d’apparition.
Né en 1968, assistant de Lucien Clergue puis de Jean Dieuzaide, il est actuellement enseignant à l’École supérieure des beaux-arts d’Angers.
Membre de la Casa de Velézquez (Madrid) de 2007 à 2009, il a notamment été exposé au musée des Beaux-Arts de Santa Fe, au musée Nicéphore Niépce, aux Rencontres d’Arles… Bibliographie : La Méthode, éditions Filigranes; Laurent Millet, Les Lieux de L’instant, éditions Isthme/CNDP; Petites machines à images, éditions Filigranes ; Je croyais voir un piège, éditions des Cendres. Il est représenté en France par La Galerie Particulière (Paris) .
Gilles Roudière:
« A quoi rêvent ces montagnes ? »
L’Albanie est envoûtante et fascinante.
Les flots de lumière d’un âpre soleil méditerranéen inondant d’improbables paysages, les fumées noires de décharges sauvages en feu, les tourbillons de poussière dans les villes et les tempêtes de sable le long des côtes confèrent aux terres albanaises une atmosphère vaporeuse et un tempérament de braise. Le pays à l’âme farouchement balkanique semble exhaler de ses montagnes quelque chose d’ensorcelant qui n’a ensuite de cesse de vous hanter. Plus que toute thématique documentaire classique, c’est cet esprit aux élans mystiques, véritable théâtre photographique, que les images mettent ici en scène.
Darren Campion souligne dans ses propos sur la photographie de Gilles Roudière le rôle prépondérant de l’imaginaire d’un auteur.
« Les critères qui façonnent l’idée que nous nous faisons d’un lieu sont largement intangibles même une entité si spécifique et historiquement ancrée que peut l’être l’État-nation est nécessairement « imaginée » en tant que tel. Les photoqraphies remarquablement évocatrices de Gilles Roudière traitent exactement de cette question. Elles permettent d’appréhender dans quelle mesure une société se définit comme la somme de brefs instants de conscience et de ce fait est sujette à une révision permanente. Le lieu tel que le conçoit Gilles Roudière est ainsi la confrontation continue de ce qui est « là » et de l’expérience que nous en faisons.»
Né en 1976, Gilles Roudière vit et travaille à Berlin. Il voyage régulièrement depuis plusieurs années dans les pays d’Europe centrale et orientale, en Albanie tout particulièrement. Ses photographies ont récemment été exposées à Berlin (galerie Tête), à Cork (Camden Palace), aux Promenades Photographiques de Vendôme et au festival Circulation(s) à Paris.
Dominique Mérigard:
« Prémisses »
Dans cette série, c’est une chronique de l’enfance que Dominique Mérigard nous dévoile. Durant quinze années, il a enregistré des moments privilégiés passés avec sa fille, des instants de vacances et de complicité, d’invention du monde. Au fil des images apparaît la relation entre l’enfant et le monde qui l’entoure, mais aussi entre le photographe et son modèle, le père et sa fille. On s’évade de la réalité grâce au jeu qui se déroule là, en pleine lumière, celle propice au Polaroid. La part d’ombre, bien présente, n’est que la contrepartie naturelle de cette lumière. Elle nous rappelle que planent sur l’enfance tous les dangers du monde, mais que tous les miracles sont aussi possibles.
La rusticité du SX-7o et sa simplicité d’utilisation font ressembler l’appareil photo à un jouet d’un autre âge. Il est un acteur du jeu qu’il fixe sur de petits rectangles de papier, avec une part de magie. Le photographe enregistre aussi l’envers du décor, le silence après les cris de joie, l’absence après l’espace rempli de la vie des enfants. Mais que disent à l’enfant ces photographies ? Elles lui rappellent la chaleur du soleil d’été, l’odeur de l’herbe fraîche, le cri du paon, le goût des vagues, l’éveil des sens. Image après image, l’écriture photographique se révèle et le polaroid donne au monde une coloration particulière, empreinte de poésie.
La série s’est achevée en même temps que l’enfance se muait en adolescence et c’est ici la question de la transformation et du passage qui est posée, mais aussi celle du temps que l’on souhaite retenir, des souvenirs que l’on voudrait immortaliser. L’enfance habite encore ces images, mais les expériences nouvelles, l’éveil au monde des adultes commencent aussi à s’incarner. Pour le photographe, c’est aussi la possibilité de retrouver la petite musique, douce ou amère, qui vient du plus profond de sa propre enfance. Des notes photographiques entre mémoire vivante et souvenirs enfouis.
Né en 1964, Dominique Mérigard vit et travaille à Paris. Il est diplômé de l’École supérieure des arts et industries graphiques Estienne. Photographe et graphiste, il a obtenu plusieurs bourses et résidences d’artiste. L’une d’elles, réalisée au Portugal, a donné lieu à la publication aux éditions Filigranes du livre Douro, journal des éléments, nominé parmi les huit meilleurs premiers livres photo en 2004. À travers ses photographies, il interroge les notions de temps, de mémoire, de transmission ou de perte, comme dans les séries « Témoin S-21 » (1994-1995) sur le génocide au Cambodge aux éditions Le Bec en l’air, L’Expiré (1996-2007) réalisée au cimetière du Père-Lachaise à Paris aux éditions Filigranes, ou dans sa série en cours « Beauséjour » inventaire sur sa maison familiale. Ses photographies sont régulièrement présentées en France et à l’étranger.
La série « Prémisses » (1997-2012) fait l’objet d’un livre paru aux éditions Filigranes en 2013.
Thibault Brunet:
« Vice City »
Grand TheftAuto est le nom d’un jeu vidéo que Thibault Brunet a pratiqué en gamer assidu. Un appareil photo donné à son avatar dans le cadre d’une mission de combat en Afghanistan lui fait finalement lâcher snipers et mitraillettes pour entamer une libre exploration de l’espace du jeu dont ses images témoignent.
Entièrement réalisées à l’intérieur de jeux vidéo, les photographies de Thibault Brunet explorent des paysages et mettent en scène des personnages virtuels dans des situations purement imaginaires. Un réalisme confondant se dégage pourtant de ces images qui simulent la photographie de portrait (série « First person shooter »), le reportage de guerre (série « Landscape »), les vues urbaines ou d’architecture. Faux- semblants d’humanité et simulacres fournissent les ressorts narratifs de ces images. Embarqué dans un monde reconstitué, l’oeil est à la fois désorienté et fasciné. Thibault Brunet parvient ainsi à développer une forme singulière de dépaysement.
Sa série « Vice City » présentée aux Estivales s’inscrit en contradiction avec l’univers excitant du jeu vidéo puisqu’elle s’attache aux seuls décors, invitant à leur contemplation. Observateur solitaire de ces toiles de fond ignorées des joueurs, trop occupés par leurs avatars, Thibault Brunet réalise un singulier carnet de voyage, livrant des tableaux ambigus de ces zones de non-jeu. L’esthétique contre-nature de ses images opère un croisement entre définition digitale et tradition picturale. Thibault Brunet ne se comporte-t-il pas comme un peintre lorsqu’il nimbe de nuages les paysages avec la palette graphique intégrée au jeu ? En choisissant pour titres de ses images l’heure et la date de leur prise de vue, il reprend aussi la notion d’instant décisif propre à la photographie. Hybrides, ses oeuvres balancent entre artifice et réalité.
Les tirages de petites dimensions prennent le contre-pied du gigantisme des formats contemporains, incitant le spectateur à se rapprocher. Il décèle alors le rendu numérique derrière l’apparence picturale. La relation à l’écran d’origine est ainsi rétablie.
Thibault Brunet est né en 1982, il est diplômé des beaux-arts de Nîmes (2008). Repéré par William A. Ewing et Nathalie Herschdorfer du musée de L’Élysée à Lausanne, il participe à l’exposition internationale itinérante « reGénération2 » (Lausanne, Arles, Miami…). Lauréat de la Bourse du Talent en 2011, il expose la même année au festival Les Boutographies de Montpellier. L’année 2012 consacre cette reconnaissance au travers de plusieurs expositions en Europe « Obsessions » au festival Trans(e) à Mulhouse en mars, exposition personnelle à 4.RT Contemporary de Bruxelles en avril, sélections simultanées dans le cadre du Mois de la Photo à Paris (Galerie Binôme) et du Mois européen de la Photo (Berlin, Vienne, Bratislava). Thibault Brunet figure parmi les cinq finalistes de l’Aperture Portfolio Prize (New York, 2011). On retrouve ses oeuvres dans les collections de la Bibliothèque Nationale de France, du musée de l’Élysée à Lausanne… Exposition présentée avec le concours de la galerie Binôme, Paris.
Corinne Vionnet:
« Photo Opportunities »
Nous voyageons, nous regardons un monument, nous prenons une photo.
Tout en cadrant les sites touristiques dans notre viseur, nous créons des souvenirs photographiques, partie intégrante de notre expérience en tant que touristes.
En effectuant des recherches de monuments célèbres sur des sites web de partage d’images, l’artiste franco-suisse Corinne Vionnet a glané des milliers de clichés touristiques pour sa série «Photo Opportunities » .
Tissant ces nombreuses perspectives et expériences photographiques, elle a construit ses propres interprétations impressionnistes : des structures légères qui flottent doucement dans la brume imaginaire d’un ciel bleu.
Corinne Vionnet vit en Suisse. Son travail a été exposé au Fotomuseum d’ Anvers, aux Rencontres d’Arles, au Musée d’Art du Valais, au Chelsea Art Museum de New York, au Museum of Contemporary Art de Denver, au Photo Center NW de Seattle, au Musée des Beaux-Arts de Lausanne…
Il figure également dans de nombreuses publications, dont Beaux-Arts magazine, Telegraph, Les Lettres et Les Arts, Images Magazine, PDN, The British Journal of Photography…
Elle est représentée par la galerie East Wing (Doha/Dubai). Exposition présentée avec le concours des Photaumnales (Diaphane, Beauvais).
Nicolas Genette:
Le littoral, petite bande de terre entre l’étendue maritime et le continent, nous offre une pause salvatrice et souvent une remise en question nécessaire. Cet espace limité et tant convoité est propice à la réflexion un espace-temps de liberté, de pensée, une zone hors du temps et pourtant chargée d’histoire, dans laquelle l’avenir se dessine et les souvenirs perdurent. Il matérialise souvent le cheminement d’un questionnement sur l’essentiel, loin du concret de la vie, là où l’aspect matériel des choses rejoint l’immatériel, l’intemporel. Pourtant, comme nous, ce littoral est sensible à l’érosion, mais aussi à la pollution humaine, je souhaite ainsi éveiller la curiosité de par son essence même, ouvrir une porte vers la réflexion, mais aussi sensibiliser à sa nature, sa préservation, pour que nos enfants puissent en profiter tout comme nos aïeux. Le littoral n’est pas seulement riche, il est extrêmement fragile et indispensable.
La curiosité a ceci de fantastique qu’elle rend les questions plus intéressantes que les réponses. Elles ouvrent des portes vers d’autres mondes, d’autres réalités, sources inépuisables d’enrichissement. Si nous avions toutes les réponses, la vie ne serait que réalité, sans rêves, sans théories, sans recherches, sans … questions! Une vie bien triste et monotone en somme. Le seul intérêt dans la réponse est le cheminement parcouru pour y parvenir, et bien souvent le fait qu’elle entraîne d’autres questions, qui nous amènent ailleurs, et qui finalement, nous construisent. Car après tout avons-nous réellement envie de tout savoir ? Ne préférons-nous pas garder une part d’inconnu qui nous permet de croire à autre chose ?
(Nicolas Genette)
Né en 1976 au bord du golfe du Morbihan, Nicolas Genette grandit entre les plages de Houat et l’Auvergne, passionné dès son plus jeune âge par la nature et la mer. Profondément et irrémédiablement blessé par la vie dans son enfance, il se questionne très tôt sur celle-ci et sur le monde qui l’entoure. Il développe alors un sens aigu de l’observation, une curiosité maladive et une sensibilité exacerbée, que l’on retrouve des années après dans ses créations photographiques. Il a exposé lors de festivals (Photo de Mer, MIP), de salons (AAF à Bruxelles, Salon de la Photo à Paris), au parlement de Bretagne, dans des galeries d’art et au Centre d’Art contemporain de Mauzac. Ses oeuvres sont présentes dans des collections privées en France, en Belgique, en Suisse et en Angleterre.