Entre souci documentaire et démarche artistique, l’architecture a dès l’origine, attiré le photographe. Qu’on se souvienne des premières commandes de la Mission héliographique des années 1850 dont les auteurs, sollicités pour « créer une mémoire des monuments nationaux », sont passés dans l’histoire (Baldus, Bayard, Le Gray…). Plus d’un siècle après, les travaux réalisés pour la DATAR par les photographes des années 1980 ont marqué durablement la mémoire imagée du xx° siècle.
Les auteurs exposés à Lannion et Tréguier lors de ces 23° Estivales Photographiques du Trégor explorent les villes en mutation, que celle-ci soit naturelle comme chez Stéphane Couturier qui, dans l’entre-deux des chantiers, fige les strates architecturales de nos cités, qu’elle soit brutale à l’image du Beyrouth de Guido Mocafico dévasté par la volonté de l’homme, qu’elle soit rapide comme dans les cités nouvelles visitées par Sabine Delcour où les constructions en lisière poussent comme de véritables champignons architecturaux.
Ils s’attachent aussi, à l’inverse, tel Bogdan Konopka lors de ses déambulations urbaines, à rechercher la part d’éternité que recèle chacune de nos cités, aussi différentes soient-elles que le Paris romantique et les froides métropoles de l’Est de l’Europe. Poussé par la même quête, Ivan Segura documente depuis plusieurs années les espaces architecturaux voués à la connaissance et nous propose à travers sa série des bibliothèques parisiennes un regard sur ces lieux de savoir, connus ou inconnus mais si riches de couleurs et d’architectures variées.
Thomas Kellner enfin, d’une prise de vue sélective et multiple, nous offre, du pont de Lisbonne à la tour Eiffel, une vision cubiste et très personnalisée des monuments européens célèbres.
Ils nous présentent tous la vision d’un monde marqué par l’empreinte d’un homme constructeur et dévastateur, mais un monde où, curieusement, la représentation humaine est délibérément occultée.
Stéphane Couturier – Archéologies urbaines
« Stéphane Couturier est photographe. Chantiers, sites industriels abandonnés et paysages urbains sont les motifs privilégiés de ses images.
Celles-ci sont totalement désertées par l’homme. Elles n’offrent généralement rien d’autre à voir que le témoignage d’une activité suspendue, voire définitivement arrêtée. Ce n’est pas pour autant qu’elles sont sans vie car si les vues de Couturier sont absentes de toute présence animée, elles n’en sont pas moins parcourues par tout un maillage de lignes de force et de tensions qui leur confèrent quelque chose de dynamique. « S’il y a volonté de ne pas célébrer ni déplorer le monde, il n’est néanmoins pas question de neutralité au sens d’une évidence de composition, de cadrage. La re-composition de l’espace associé à la frontalité permet de théâtraliser le lieu » tient à préciser l’artiste pour prévenir toute accusation d’insensibilité ou de
froideur. » La couleur, ajoute-t-il, participe elle-même de cette quasi mise en scène des objets ; les vibrations éphémères de couleur font écho à leurs fragiles présences ».
Regroupées sous le titre générique d’Archéologie urbaine, les différentes séries d’images qu’a constituées Stéphane Couturier au cours des dernières années en appellent à l’idée d’une mémoire vive – comme on le dit de la chaux, en opposition à l’éteinte – tant il est vrai que, plus que jamais, l’expression prise de vue, entendue au sens premier d’une saisie et d’une fixation définitives, comme il en est d’un matériau rapidement durcissant, trouve chez lui une puissante illustration. A preuve l’ambiguité souveraine que cultive l’artiste à jouer de la mise en abîme des espaces, de l’écrasement des plans et de l’imbrication des lignes. »
Philippe Piguet
né en 1957, vit à Paris. Après avoir photographié des sites industriels avant leur disparition (Renault à Billancourt, Menier à Noisiel…), Couturier s’est attaché ces dernières années à transcrire des vues urbaines et non pas strictement industrielles. La ville y apparaît comme un espace en transformation constante, un chantier permanent.
Mélangeant audacieusement les plans dans l’écrasement du télé-objectif, il nous offre sur le plan-film de sa chambre photographique un espace au cadrage très étudié, fourmillant « d’indices, de matières et de couleurs ».
Bogdan Konopka – La ville invisible
« Les œuvres de Bogdan Konopka suggèrent une beauté discrète, comme assourdie qui requiert un regard attentif et rapproché. Travaillant systématiquement à la chambre, maîtrisant la totalité du processus photographique depuis la prise de vue,
toujours unique, jusqu’au tirage par contact, Konopka constitue des images de format minimal, à la tonalité difficile à cerner – entre le gris, le bronze et le sépia – qui jouent sur les limites de la visibilité tout en élaborant ce qu’on pourrait appeler des « mondes » au charme subtil et nostalgique qui évoquent la préciosité des camées et des anciens bijoux.
Après avoir parcouru Wroclaw, Nantes et Angers, réinvestissant ainsi la figure du
flâneur, Konopka s’est promené dans Paris, à la recherche ici comme ailleurs, d’un
envers de la Ville, de sa part d’ombre, non point pour tracer une archéologie mais plus exactement pour » révéler des fragments de lieux, là où la mémoire se déchire,
là où l’œil entrevoit la peau ». Sorte de contrepoint à l’iconographie urbaine objectiviste, celle de l’école de Düsseldorf pour ne citer qu’elle, La ville invisible traque les vestiges d’un Paris, capitale du 19ème siècle dans ses espaces de disparition, dans ses lieux secrets, déjà condamnés. Mélancolie du « va disparaître » qui n’est pas sans évoquer Atget mais qui pour autant, ne doit rien à la tradition documentariste. Dans le lignage plastique très classique d’un Sudek, Konopka offre au regard le prélude d’un effacement, d’un évanouissement avant que, dans la ville
devenue ruine, la lumière ne vienne à manquer et le sens, si fragile, si précaire, à se
dérober. »
Dominique Baqué
Venu de Pologne où il est né en 1953, Bogdan Konopka réside en France depuis 1989 après des études de photographie à Wroklow. Ses travaux photographiques sur la ville, petites images mélancoliques et silencieuses aux gris nuancés et denses, restituent les plus infimes détails d’un monde où tout semble figé depuis une éternité.
Guido Mocafico- Les icônes de la guerre
« Guido Mocafico voulait devenir photographe de mode avec tous les clichés dignes de Blow-up. Mais à l’école de photographie de Vevey en Suisse, qu’il fréquenta durant deux ans, la photographie de mode était tabou.
Qu’importe ! Pendant plus de dix ans, Guido Mocafico a signé avec ses natures mortes l’image des grands de la mode (Gucci, Issey Miyake, Christian Dior, Hugo Boss, Armani…) et publié dans les grands magazines spécialisés du moment (The Face, Harper’s Bazaar, Big, Numéro…) sans oublier une flopée de publications Condé Nast.
Mais à force de rester dans son studio à la chaleur des flashes et sous le joug des rédactrices de mode, l’envie d’ailleurs s’est manifestée : depuis deux ans, il parcourt le monde à la recherche des utopies architecturales ou des cicatrices de la guerre.
Mocafico photographie les bâtiments comme il photographie ses compositions de nature morte. Sa lecture de la lumière crée un espace autonome à ses silhouettes urbaines. Nous ne sommes plus ici dans un univers du luxe mais dans une réalité tout autre que le photographe nous balance en pleine figure : la ville de Brasilia, utopie humaine, ou des cités comme Beyrouth ou Sarajevo, devenues trop inhumaines pour l’homme par la faute et la volonté de l’homme.
L’utilisation de la technique de la nature morte transférée hors du studio nous force à regarder encore plus près : oui, des êtres humains vivent ici ! »
Patrick Rémy
De nationalité Italienne, né en Suisse en 1962, Guido Mocafico vit à Paris.
Après ses études à l’école de photographie de Vevey (Suisse), il ouvre un studio publicitaire spécialisé dans la nature morte, appliquant sa perfection technique à la photographie de mode. Il développe parallèlement depuis deux ans une recherche personnelle sur l’architecture et le paysage, avec une approche très cinématographique de la lumière (nuit américaine…). Les grands monochromes bleus de la série Beyrouth exposés lors des Estivales Photographiques figureront à jamais de sinistres « icônes de la guerre ».
Sabine Delcour – Les bâtisseurs
« On a bien tous le sentiment qu’on est en train de construire, on n’est pas en train de modifier, c’est différent dans l’esprit. Quand on est dans une ville qui est déjà réalisée, on va la faire évoluer, on part de quelque chose qui existe. Ici, on partait de rien, si ce n’est des gens qui étaient présents, donc c’était effectivement à nous de constituer la réalité.
Moi j’avais l’impression qu’on pouvait véritablement créer, tout construire,
c’était formidable, puisqu’il n’y avait rien, on partait sur du neuf complètement. Et effectivement, il se mettait en place des choses qu’on aurait pas imaginées.
« Je traversais des champs de blé ou des champs de betteraves à perte de vue, c’était en 1958-1959. Il n’y avait que des fermes, des champs, des cultures. »
« Et puis un jour la décision a été prise de créer une cité qui ne serait pas forcément de type utopique mais qui serait différente de ce qu’on avait connu jusqu’à présent. »
« On était tous issus soit de milieux ruraux, soit étrangers. Il y avait aussi beaucoup de gens qui arrivaient du Maghreb, de la Turquie, un petit peu d’Afrique, quelques asiatiques.
Et tous ces gens-là se sont retrouvés dans un espèce de melting-pot où il fallait refaire une société puisque finalement on avait perdu les uns et les autres nos racines. Donc il fallait à la fois construire la ville et construire les rapports entre les gens et je crois que ça a été une force incroyable.
Extraits des conversations de Sabine Delcour avec les habitants d’Hérouville lors de sa résidence dans leur ville (Commande photographique du Centre d’Art Contemporain de Basse-Normandie)
Sabine Delcour vit à Montreuil. Après des études d’arts plastiques et de photographie (Paris VIll), elle travaille à l’agence Métis puis participe à la création du « Bar Floréal »(Paris), à la fois agence et galerie. Elle publie régulièrement dans la presse (Télérama, Le Monde Diplomatique, Témoignage Chrétien, Le Point…).
Lauréate du Prix Moins Trente (Centre National de la Photographie), elle a été accueillie en résidence en 1999-2000 par le Centre d’Art Contemporain de Basse-Normandie d’Hérouville Saint-Clair. Les photographies exposées à Lannion sont extraites de l’ensemble Les bâtisseurs produit lors de cette résidence.
Thomas Kellner – Déconstructions
Inspiré par le peintre cubiste Robert Delaunay, Thomas Kellner a débuté sa série de Déconstructions en 1997 par une planche contact regroupant 36 vues de la Tour Eiffel. Depuis il s’est réapproprié de nombreux monuments célèbres à travers l’Europe (Berlin, Londres, Lisbonne….)
L’idée de ce sujet lui est venue en observant les visiteurs de ces sites : « Ils passent, dit-il ironiquement, un temps fou à les photographier. Ce sont des lieux de photographie de masse où les touristes gaspillent leurs pellicules. Mon idée avec ces Déconstructions est de leur dire « Halte là, ce monument a déjà été photographié sous toutes les coutures. Ne perdez pas votre temps et votre argent à en faire une énieme image ».
Les projets photographiques de Kellner sont minutieusement préparés. Choisissant ses sujets sur des guides touristiques, il analyse les vues qui y sont reproduites, choisissant angle et moment de prise de vue. Puis il dessine son projet, décomposant le monument en un nombre précis d’images qui seront toutes réalisées avec une exposition identique pour donner à sa planche contact une luminosité homogène. La réalisation finale de l’œuvre est très rigoureuse : il consacre un rouleau entier (et un seul) à chaque monument, s’interdisant toute reprise ou retouche.
Né à Bonn, Thomas Kellner vit à Siegen (Allemagne) où il a effectué ses études d’art et de photographie.
Exposées à plusieurs reprises en Allemagne, ses Déconstructions ont été publiées par différents magazines européens (PhotoNews à Hambourg, Photographer à Londres…). Il s’agira de sa première exposition personnelle en France.
Ivan Segura – Les architectures du savoir
Les bibliothèques
« Les tables et les chaises sont parfaitement rangées, suivant une perspective rigoureuse. Les lumières se répartissent harmonieusement dans l’espace. Un calme absolu règne, et le silence est total. Aucun mouvement ne se laisse deviner. Bref, les bibliothèques d’lvan Segura sont vides, ou plutôt désertées, comme les vestiges du
savoir d’un autre temps : celui du livre.
Ce savoir qui s’est constitué, transmis et déposé dans les livres est le même que celui qui s’est incarné au cours des siècles dans ces splendides architectures, qui leur a donné leur structure à la fois simple, symétrique et forte. Un savoir ordonné autour d’une perspective unique, doté d’un point de fuite clair et d’une direction bien tracée : un savoir régi par un sens.
Or ces images désertées trahissent comme une fracture, comme l’achèvement de l’époque où le livre était le vecteur principal du savoir et les bibliothèques ses temples. Ce basculement, la photographie peut ici l’exprimer avec éloquence parce
qu’elle achève le régime de vérité hier encore en vigueur, au double sens où elle l’accomplit en le portant à son plus haut degré, et où elle contribue à sa fin.
De cette ambivalence de la photographie, les clichés d’lvan Segura en sont traversés. Tandis que la prise de vues s’opère à l’aide d’un appareil traditionnel, le paradigme de la représentation platonicienne, le tirage met en œuvre les procédés numériques et l’ordinateur dont l’infinie flexibilité ruine la réputation d’objectivité de la photographie. En outre, le travail de l’image, l’impression numérique sur papier
Canvas entraîne les images du recensement documentaire vers les territoires de l’art.
Sous l’apparente évidence s’entrecroisent les postures, les pratiques, les techniques
et les époques. C’est cette complexité qui fait la richesse de ce travail : sa capacité à
nouer un dialogue fécond entre hier et demain. »
André Rouillé
Ivan Segura né à Bogota, Colombie, en 1954, vit à Paris depuis 1986. Diplômé de Photographie et multimédia de l’université Paris-8 en 1998.
Il a depuis deux ans entamé une recherche photographique sur les espaces architecturaux voués à la connaissance. Si ce projet s’inscrit dans un style documentaire classique, il se réclame aussi d’une rigueur conceptuelle liée à la méthodologie du recensement qui fait partie intégrale de sa démarche photographique.