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26.06 - 02.10.2004

À fleur de peau :
26e Estivales photographiques
du Trégor

Katharina Bosse
Garance Dindeleux
Charles Fréger
Sarah Moon
Joan Soulimant
Nancy Wilson-Pajic

Affiche du 26e Estivales photographiques du Tregor, A fleur de peau, 2004

Après Humour et dérision l’an passé, Ailleurs, autrement en 2002 et Architectures en 2001, l’Imagerie a retenu pour axe des Estivales 2004, sous le titre générique À fleur de peau, six approches de la représentation du vêtement dans l’art photographique.

Au programme figurent des créateurs issus du domaine de la mode comme Sarah Moon qui a valorisé l’image de nombreuses marques fameuses parmi lesquelles les photographes retiendront notamment Cacharel, des spécialistes d’anciennes techniques photographiques comme Nancy Wilson-Pajic qui utilise des vêtements créés par Christian Lacroix comme matrices de ses photogrammes en « cyanotype » grand format au bleu chatoyant des auteurs intimistes comme Joan Soulimant qui durant 5 ans de 1996 à 2001 a travaillé de manière quasi obsessionnelle sur un vêtement d’enfance.

À voir également les œuvres de jeunes auteurs comme Charles Fréger digne héritier d’August Sander et qui dans ses « portraits et uniformes » privilégie la période allant de l’enfance à l’entrée dans l’âge adulte, époque de fragilité et d’expériences où – dit-il -« les transformations corporelles et la sensibilité à l’image de soi sont exacerbées en même temps que valorisées par la recherche d’un « look » et l’adhésion à un groupe social ».

Talent prometteur aussi que celui de Garance Dindeleux qui mêle photographie et dessin dans un survol surréaliste de l’histoire du vêtement de la préhistoire à l’an 7000. Enfin Katharina Bosse (Allemagne) a, comme Charles Fréger, dévisagé de manière sérielle un groupe social, inhabituel celui-ci, puisqu’il s’agit de danseuses burlesques américaines : rencontrées hors du théâtre de leur activité – ces jeunes femmes posent dans la rue ou leur intérieur familial – le décalage entre tenue et décor accentuant l’aspect baroque de leurs costumes.

Sarah Moon:

Une œuvre, un mélange d’intuition, de rigueur et d’obstination. Un esprit qui vagabonde, une imagination sans frein ni repos. Non pas un refus mais une totale inaptitude à la compromission.
Un talent qu’on lui reconnaît partout dans le monde. Image fixe ou en mouvement, la même attention au cadre et à la lumière, à la séquence et à la musique, la même façon de prendre garde à la douceur des choses, comme si Fauré, pour elle, avait écrit sa Ballade.

Une carrière sans équivoque ni faux-semblants. Mais au temps des diplômes et des médailles et trophées de toutes sortes, elle prend soudain conscience qu’elle n’est pas tenue de refaire le monde, à façon et à sa façon, qu’elle peut regarder son jardin sous la neige, qu’elle peut ouvrir la porte du studio et voir sans inventer…Elle comprend qu’elle peut raconter ce qu’elle pourrait voir, qu’elle peut prendre ses aises avec la réalité, comme elle a toujours fait.
Naissent alors des images qu’on attendait pas. Elle qui a tant joué sur l’évanescence des formes et sur l’incertitude des lignes, sur le vacillement du temps et des lumières, elle prend plaisir à forcer la nuit, à marquer les contours, à saturer les couleurs.
Mais il y aura toujours dans ses photographies une délicatesse qui n’est qu’à elle. Il n’y aura ni mièvrerie ni complaisance dans ce regard qu’elle pose sur les femmes…

Robert Delpire

Photographe de mode et de publicité (depuis les années 70), Sarah Moon, née à Paris en 1941, n’a cessé de dire  la fugacité de la beauté et la fragilité des illusions.
Vogue, Harper’s Bazaar, Elle…ont souvent fait appel à son regard tout de délicatesse et d’invention pour des campagnes photographiques qui ont marqué leur époque. Réalisatrice de films publicitaires reconnue (plusieurs Lions d’or), elle en a signé plus de 150 et créé l’image de nombreuses marques fameuses parmi lesquelles les photographes retiendront notamment Cacharel. Sarah Moon a été lauréate du Grand Prix National de la Photographie en 1995.

 

Nancy Wilson Pajic:

Après des études d’art, de littérature et de psychologie et un diplôme de la Cooper Union de New-York, Nancy Wilson-Pajic utilise d’abord la photographie comme moyen pour garder la trace de ses performances et de ses installations éphémères.
A partir de 1971, elle s’interroge sur le rôle de la femme dans le contexte social et recourt au déguisement pour produire des photographies mises en scène rappelant des situations archétypales. En 1974, elle réalise une série de diapositives Memory Figures où elle présente des images brouillées d’elle-même ou de ses proches, accompagnées de textes.
Depuis 1978, installée en France, Nancy Wilson-Pajic s’est appropriée des procédés tels que le tirage au charbon, la gomme bichromatée ou le cyanotype et s’interroge sur les relations possibles entre ces outils, les sujets et l’écriture. Sa première série utilisant ces techniques, intitulée Le Cirque, fait l’objet d’une exposition au Centre Georges Pompidou en 1983.

A partir de 1985, elle agrandit la dimension de ses tirages et revendique les propriétés picturales de ces supports photographiques. En 1988 elle complète ses recherches par un travail en couleur pour produire des effets de dissolution prolongeant ainsi ses réflexions sur l’effacement, la mémoire, la disparition des souvenirs.
Ses dernières créations mettent en scène les vêtements de grands couturiers qui utilisés comme négatifs dans ses photogrammes bleus grand format ( cyanotypes ) y révèlent transparence et matière.

Son travail a fait l’objet d’une rétrospective au musée Cantini (Marseille) en 1990 puis, en 1991, au Musée National d’art Moderne (Paris). Depuis, l’oeuvre de Nancy Wilson-Pajic est présentée dans de nombreux musées en France et  l’étranger. Elle est également présente dans plusieurs collections dont celles du Musée National d’Art Moderne (Paris), du Fonds National d’art contemporain (Paris), du Daelim Contemporary Art Museum, (Seoul), du Museet for Fotokunst (Odense)… Le travail de Nancy Wilson-Pajic est représenté en France par la Galerie Françoise Paviot (Paris).

 

Charles Fréger:

Charles Fréger (Rouen) a observé les comportements sociaux en lien avec le vêtement et l’uniforme, collectant, à la manière d’August Sander dans les années 30 pour la forme et des Bécher pour le fonds, ses séries de militaires, de majorettes ou de sportives. Des extraits de ces deux dernières séries seront présentés à Lannion.
J’ai choisi la pratique du portrait photographique pour me confronter à la présence de l’autre. Pour moi, il ne s’agit pas d’effectuer des portraits psychologiques qui chercheraient à révéler une personnalité ou pittoresques qui donneraient une image anecdotique des individus photographiés mais bien plutôt d’aborder les personnes de l’extérieur, par leur inscription dans le champ social.
Je vais à la rencontre des gens sur le terrain, sur le lieu même de leur activité, et d’une certaine façon, je questionne leur peau sociale c’est à dire tout ce qui traduit l’appartenance à un groupe…

La socialisation des jeunes par le biais des lieux de formation, d’apprentissage sportifs ou de loisirs constituent ainsi un champ d’exploration privilégié où je peux mesurer les interactions de l’individuel et du collectif et confronter les sujets à leur apparence sociale. C’est dans ce sens que j’ai entrepris mes précédentes séries de Portraits photographiques et uniformes : Water-polo, majorettes, Pattes blanches, Miss, Légionnaires…réalisés dans des clubs sportifs, des écoles, l’armée.
Une part repérable de cette socialisation passe par l’uniforme, tenue adaptée à des activités précises mais surtout marque de reconnaissance d’une identité sociale.
Charles Fréger

Garance Dindeleux:

L’exposition de Garance Dindeleux est une création réalisée pour les Estivales où l’auteur mêle, en photographie et dessin, autoportraits et vêtements imaginés.
Ce sont – dit l’artiste- 30 photographies de la même femme, portraits nus en buste , 10 orientés à gauche, 10 portraits de face et 10 où le regard se tourne vers la droite.
Aux premiers sont associés les images du passé, aux seconds le présent et aux 3 e le futur.

L’idée en effet est d’habiller cette femme en fonction de l’époque qu’elle représente et de la métamorphoser par la même occasion. Elle passera ainsi successivement de la préhistoire à l’an 7000 !
Le processus de création est systématisé : première étape, le portrait noir et blanc; puis un dessin minutieux au crayon papier réalisé sur calque et posé sur la photo afin de donner les formes et les volumes de ce que je veux obtenir par la suite en peinture acrylique, enfin, dernière étape, la peinture sur la photographie.
Pour l’exposition de Lannion, je présente ce travail en deuxième état, photographie et calque , celui-ci symbolisant alors le vêtement à fleur de peau.

Garance Dindeleux, après des études de graphiste en Suisse et aux Arts Décoratifs, vit dans la Nièvre. Ses œuvres où se mêlent photographie, dessin et peinture ont été exposées en France mais aussi en Suisse, à Moscou , Houston…

 

Joan Soulimant:

Depuis 1996 la même robe de popeline de coton blanc portée dans sa prime enfance par Joan Soulimant fait l’objet de photographies en couleur prises en lumière ambiante. Chaque tirage cibachrome réalisé en 60×80 ne porte en titre qu’un numéro de référence puisque cet objet, photographié au plus près du corps génère de nouveaux champs d’images comme autant d’approches sensibles de l’œuvre plastique de l’auteur.
La femme est dans la robe. La robe fait la femme. Plus précisément le fantasme de la robe dérobée fait la femme comme les mille Plis d’étoffe de Léonard les âmes qui les animent. A chaque femme la noblesse de sa robe qui l’adoube dans sa noblesse de robe.
Pour Joan Soulimant, les armoiries sont dans les plis et les déplis de la robe blanche de ses un an qu’elle photographie sois tous les angles, dans une lumière à fond blanc irisée de lueurs bleue, rose et jaune. L’artiste nous invite aujourd’hui à les contempler comme un polyptique enluminé d’Heures délicates en attente de figures qui nous envisagent comme des anges sur le point de s’envoler…

Le blanc est la couleur de l’enfance, de la robe de mariée et du linceul. C’est dans cette mémoire du blanc que nous plonge la série des robes de Joan Soulimant : au blanc du souvenir répond le blanc de l’image.
Le blanc lunaire et limbaire du polyptique de Joan Soulimant dévide les fils d’une robe de promesses que la vie a ourdi en figures du temps. Comme les ombres des aimés disparus, nos souvenirs ne paraissent qu’ourlés de fantasmes ; à la dérobée.
De cette robe si précieuse qui fut nous, les admirables photographies, que je préfère traduire corolles de lueurs, disent l’incessante dérobade, la fragile beauté, la poignante mélancolie et la lustrale nostalgie.

Bernard Lafargue

Originaire de Laval, Joan Soulimant vit à Paris. Présentes dans plusieurs collections publiques (Fonds National d’Art Contemporain, Musée de la Dentelle de Calais…), ses Robes ont été exposées à la Maison Européenne de la Photographie de Paris, à La Rochelle (Carré Amelot), à Vitré (Artothèque)…

 

Katharina Bosse:

Le Nouveau Burlesque ou le simulacre du voile

Si la démarche de Katharina Bosse puise ses sources dans un long périple à travers le territoire américain effectué en 2001 et 2002 à la rencontre de chaque modèle, la nature de son intervention photographique ne saura pourtant être réduite à une dimension strictement documentaire ou sociologique. Ses portraits de femmes en tenue de danseuses burlesques révèlent doublement une forme de sublimation du désir qui sous-entend cette attitude systématique – et ironique – d’opposition aux normes établies afin de mieux nous conduire à la singularité troublante du sujet photographié.

Dans cette série photographique, l’auteur place d’emblée la question de l’image de la femme sous l’angle de l’inversion du processus de la représentation. Elle choisit spécifiquement d’extraire chacune des performeuses burlesques hors de leur contexte spectaculaire et privilégie à ce titre les prises de vues diurnes au sein d’espaces du quotidien. Mais ici, on l’aura compris, la mise en scène est omniprésente, insistante, énigmatique aussi, interposant un voile – celui du simulacre? – où projeter librement ses propres fantasmes.

Comment peut-on faire encore du portrait aujourd’hui ? Katharina Bosse répond à cette question en composant des images où les postures sont exagérées, outrées ; où les poses sont hypertrophiées, les gestes figés. A travers cet exercice périlleux, les modèles tentent alors de condenser l’essence même du personnage qu’elles incarnent. Elles laissent émerger une présence à l’image qui prend toute sa force, et de cet immobilisme artificiel s’échappe une part cachée, leur part intime. Cette féminité non-publique ne se donnant à voir que dans le contexte de la relation à l’autre, suggère l’apparition progressive d’une fragilité extrême, telle une image latente – pour peu que l’on se laisse envoûter par leur regard.

Cécile Camart